DANIELA, GUS
– Vous voulez un biscuit ? Je les ai faits moi-même.
Assise sur un banc du Parc des Bastions, sous les grands arbres qui se parent de tendres verts, Daniela sourit à un petit garçon qui brandit fièrement un cornet en papier taché de gras. Elle prélève une pâtisserie de forme indéterminée.
– On dit merci, Madame !
Daniela se penche vers l’impatient. « Un très, très grand merci à toi ! Combien je te dois ? »
Le gosse galope déjà vers un groupe d’étudiants prenant le soleil sur la pelouse, évité de justesse par un robot-mulet bardé de sacs de courses.
Après s’être cloîtrée ces dernières années tant le monde était devenu hostile aux personnes âgées, Daniela vit désormais littéralement dehors. Cette nouvelle ambiance urbaine l’enchante. Les caméras de surveillance se sont spontanément désactivées, les contrôles se sont relâchés. Des vendeurs d’alléchantes spécialités montent des éventaires ne nécessitant plus aucune patente. Des masseurs proposent leurs services en pleine rue. Des musiciens débarquent avec leurs instruments, forment des orchestres improvisés, jouant avec une telle fougue que des gens de tous âges se mettent instinctivement à danser. On oublie les téléphones, on laisse les lunettes augmentées dans les poches : on se parle, abondamment, les yeux dans les yeux.
Sans nouvelle de sa petite-fille Kezia, Daniela a appelé les États-Unis. L’adolescente venait de rentrer à l’appartement rechercher quelques affaires, déçue de ne pas y trouver ses parents, mais ravie de pouvoir raconter son nouveau quotidien à sa grand-mère. Elle partage une chambre minuscule avec Coppelia à l’Académie de danse.
– Ils nous laissent manger tout ce qu’on veut à la cafétéria, Dana ! J’ai même pris des lasagnes hier ! Bon, on évite de devenir des tonneaux, on veut encore pouvoir sauter… Regarde ce que j’arrive à faire maintenant !
Démonstration dans le salon d’une série de pirouettes et de fouettés digne d’une danseuse étoile.
– Maintenant, si tu rates, personne ne te hurle dessus. Et on a supprimé les concours. On prépare un spectacle qui peut durer toute la nuit. Je t’enverrai une vidéo, Dana !
À son habitude, Daniela s’est installée en bout de banc, laissant place à ceux qui voudraient bénéficier de son calme lumineux. Il n’en a pas toujours été ainsi. Jeune veuve, elle a élevé seule ses deux garçons, dont l’aîné a rejoint son papa au ciel le jour de son dixième anniversaire pour une route traversée trop distraitement. Sans son cadet, le futur père de Kezia, Daniela l’aurait suivi. Sa vie avait perdu tout sens. Institutrice, elle a tenu quelques années en pilote automatique : travail, courses, devoirs, repas, peu de dodo… Les fins de semaine étaient les pires. Son fils a rejoint les scouts pour échapper à l’ambiance poignante de la maison. Ses amis se sont éloignés. Et puis, la maladie. Les rayons, la chimiothérapie, un cancer traversé dents serrées. Une fois en rémission, elle a craqué. Plus pu se lever. Plus rien, plus de jus. Son fils a été récupéré par ses beaux-parents qui la tenaient — à tort — responsable du décès de leur fils. Des semaines au lit sans s’alimenter, sans plus voir son enfant.
Un matin d’hiver, pourtant, quelque chose a basculé. Pour la première fois depuis des âges, Daniela a eu envie de se lever, d’ouvrir la fenêtre, de manger. Tout était soudain devenu clair, radieux, évident. Elle sentait qu’elle était à la fois l’histoire, celle qui vit l’histoire et celle qui l’écrit. Quelle euphorie ! Elle a ramené son fils à la maison dans un bain de tendresse, a passé des mois à savourer, explorer, s’émerveiller de tout ce qui l’ennuyait tant avant… jusqu’à ce que surgisse la nuit noire de l’âme.
Interrompant le flux de ses souvenirs, un homme s’assied de l’autre côté du banc, l’air tendu. C’est Gus, le père de famille, agacé de voir « son » banc, le seul ombragé, occupé par une aînée. Il aurait tant voulu s’étendre, se reposer un peu après une bagarre homérique avec son épouse. Lorsqu’elle est rentrée de son escapade amoureuse, il en a presque été déçu. Il la pensait disparue et envisageait un changement de vie complet avec les enfants. Les coudes sur les genoux, il se prend la tête entre les mains.
– Tout passe, toujours…
En plus elle cause. Gus est trop las pour se lever et repartir. Il dévisage sévèrement sa voisine de banc pour lui intimer de ne pas aller plus loin. Le regard de la femme, qui n’est finalement pas si vieille — difficile de lui donner un âge — est empreint de tant de douceur et de compréhension qu’il pousse un gros soupir. Ils passent ainsi quelques instants ensemble, dans le silence, comme en communion. Il lui sait gré de ne pas parler. À sa stupéfaction, il éclate soudain en sanglots. Elle lui tend silencieusement un mouchoir en papier qu’il prend avec reconnaissance. Aucun d’eux ne bouge, ils respirent ensemble. Une fois calmé, les yeux essuyés, les mots sortent, presque malgré lui.
– Je suis complètement perdu.
Elle ne répond pas. Attend. Puis il lui raconte tout, les enfants mal pilotés, son épouse fidèlement infidèle, cette Grande Disparition qui lui a arraché des amis et tous ses repères. Elle le laisse parler jusqu’au bout. Soudain énervé, il lui lance :
– Et vous n’avez aucun commentaire à faire ?
– Le souhaitez-vous ?
En fait, ça lui a déjà fait un bien fou de poser tout cela, tout ce qu’il gardait en lui sans pouvoir l’exprimer. Il secoue la tête, puis lui sourit malgré lui. Elle lui retourne un sourire éclatant, puis demande respectueusement si elle peut lui poser une question. Il acquiesce d’un signe.
– On entre dans une époque de grande liberté, où tous les possibles s’ouvrent. Si vous aviez une baguette magique, qu’aimeriez-vous transformer ?
Il hésite, les pensées se bousculant dans sa tête. Quitter sa femme, mais non, c’est pas vraiment ce qu’il veut. Lâcher ses enfants ? Encore moins. En fait, il ne sait pas vraiment.
– C’est difficile de répondre comme ça, à chaud !
– Oui, mais c’est ainsi qu’on laisse parler son coeur. Allez-y, dites n’importe quoi, tout ce qui vous passe par la tête, sans réfléchir. Votre rêve ?
– Partir en grand voyage ! Oui, ça j’aimerais beaucoup. Sauf que ma femme a un job et…
– Pas de sauf, ni de mais. Continuez !
– J’aimerais découvrir le monde avec eux, avec leur maman aussi. Échapper à cette routine qui nous mine à petit feu. Profiter de la vie au lieu de l’économiser !
– Jolie formule, poursuivez !
– Mais c’est impossible… On n’a pas d’argent.
– Pas de mais. Imaginez que vous avez ce qu’il faut.
– J’achèterais un grand camion que j’aménagerais. Je suis bricoleur, vous savez… En fait, on pourrait vendre la maison… Vous partez ?
La dame s’est levée en douceur.
– Oui, j’ai du pain sur la planche. Et vous aussi !
Elle s’éloigne d’un pas souple avant qu’il ait le réflexe de la saluer. Elle est grande, très mince, revêtue d’un élégant manteau cintré vert-pomme dont les pans dansent. Marrant, toutes ces choses qu’on ne remarque pas du premier abord. Il aurait juré avoir vu une vieille dame en fichu noir sur le banc. Un peu déçu qu’elle soit partie si vite, il réalise qu’il n’a plus envie de s’étendre et se lève d’un bond.