ROMEO
Roméo vit un calvaire. Ses collègues et amis épargnés par les disparitions tentent de l’entraîner dans l’euphorie publique générale, laquelle se traduit par une insupportable frénésie amoureuse. Des couples de tous âges et genres se bécotent et se câlinent à chaque coin de rue. On ne peut plus faire trois pas sans recevoir une fleur ou une truffe faite maison. Jusqu’aux boomers qui ont ressorti leurs bandeaux et leurs médaillons « faites l’amour mais pas la guerre ». Une sorte de Mai 68 sans les pavés, un printemps de l’amour… Roméo se sent comme un zombie oublié dans un solarium. On raconte que les disparus seraient avant tout des prédateurs, des abuseurs ou des dictateurs. Des chansons à rimes ont fleuri partout. Il comprend encore moins comment sa bien-aimée aurait pu faire partie du lot. Bien sûr tout n’était pas facile avec elle. Elle savourait les drames, pouvait transformer une chaussette orpheline en crise diplomatique, une brosse à dents mal rincée en déclaration de guerre. Elle lui racontait avec délectation les malheurs de ses collègues, dégustait posément son dessert devant les films d’horreur les plus hémorragiques. Il la regardait parfois comme on observe un feu potentiellement dangereux. Hier soir, il a commis le crime de lèse-intimité d’ouvrir son journal secret qu’elle laissait toujours traîner en pleine confiance, se donnant bonne conscience avec l’espoir d’y trouver une piste. Mais non, rien, sinon l’expression d’une puissante rogne datant de la veille de leur folle journée d’amour : « Mon mec est si peu ambitieux, si mou, j’ai envie de le jeter par la fenêtre… S’il survit, ça le réveillera peut-être ». Il avait brusquement refermé le cahier.
Son téléphone de paume sonne. C’est Solène, l’amie d’enfance de Juliette. Le coeur battant d’espoir, il répond :
– Juliette est avec toi ?
– Évidemment que non ! Pas avec toi non plus ? Je viens aux nouvelles parce qu’elle ne me répond plus depuis une semaine. C’est quoi ce binz ? Tu lui as fait quoi ?
Le ton accusateur prend Roméo de court.
– Elle a disparu. Je ne comprends pas. Tu sais quelque chose, toi ? Elle t’a dit qu’elle voulait me quitter ?
Les larmes dans sa voix n’échappent pas à Solène qui se radoucit.
– Mais non, benêt. Elle m’aurait prévenue. Elle a donc disparu avec les autres. C’est dingue.
– C’est horrible. Et incompréhensible. Il y a d’autres disparitions dans ton entourage ?
– Non, j’ai battu le rappel de mes amants. Ils sont tous là.
Toujours provoc’, cette Solène. Roméo s’apprête à répliquer vertement, mais elle poursuit : « Bon, écoute, il n’y a aucune raison qu’elle ne revienne pas. Le premier prévient l’autre, OK ? »
Et de raccrocher sans plus de cérémonie. Pas une sentimentale, la Solène.
JULIETTE
Ça faisait longtemps que Juliette n’avait pas connu de crise d’angoisse, mais la voilà frappée de plein fouet. Elle respire profondément plusieurs fois, pratique un brin de cohérence cardiaque, mais rien n’y fait, son pincement au plexus devient insoutenable. Elle balaie les barres chocolatées emplissant le tiroir de son bureau pour extraire une petite boîte d’anxiolytiques. Avale un comprimé à sec avec reconnaissance. Son voisin de bureau tend la main sans un mot. Elle lui glisse un comprimé en douce. Les prix des céréales se sont effondrés faute d’acheteurs et, à part essayer de sauver ce qui peut encore l’être, leur travail a perdu tout sens. Les séances de crise s’enchaînent mais personne ne voit comment se sortir de ce pétrin.
Quant au monde extérieur, il n’a rien de rassurant. Les guerres s’intensifient, les autorités claironnent que tout va s’arranger, puis se calfeutrent dans leurs résidences ultra-sécurisées. Les simples gentillesses, comme tenir une porte ou laisser passer une personne âgée dans une file de supermarché sont aux oubliettes. On peut être giflé dans la rue pour un regard de travers. Et puis, quelle puanteur ! Les robots de la voirie dysfonctionnent faute de supervision depuis la Mystérieuse Disparition, la Mysdi, c’est ainsi qu’on appelle désormais ce phénomène qui aurait pu toucher Roméo et sa meilleure amie. Les imaginer disparus plutôt qu’ensemble la rassérène presque. Tous deux lui manquent cruellement. Roméo pour son écoute toujours empreinte d’empathie, même lorsqu’elle lui racontait des bobos qui auraient fait bailler n’importe quel autre homme. Solène pour le fun, les sorties entre filles à épingler les travers de leurs mecs respectifs en lorgnant les autres. Le week-end passé, sur une inspiration subite, Juliette est montée au petit mayen valaisan acheté grâce à l’héritage de ses parents. Avec Roméo, ils avaient rénové cette demeure montagnarde aux poutres noircies par les siècles. Son compagnon raffolait de ce havre juché sur une pente à plus de 2000 mètres d’altitude, mais l'espoir ténu de Juliette de le retrouver en pleine retraite silencieuse a été balayé par le vieux couple de voisins qui habitent le hameau à l’année : « On n’a vu personne depuis des semaines. On se sent d’ailleurs un peu seuls, vous nous invitez pour le dîner ? »
Juliette a fui les lieux. La simple vue de la perceuse de Roméo l’avait fait fondre en larmes.
Le soir, après le travail, elle rentre le plus tard possible dans leur appartement, suintant l’absence de Roméo, inhospitalier maintenant que plus aucun fumet n’émane de la cuisine. Quelle que soit l’heure de son retour, Roméo allumait le chandelier et remplissait les assiettes de mets raffinés, puis la regardait manger avec tout l’amour du monde. Comment cette routine avait-elle pu l’agacer ? Elle aurait donné cher maintenant pour s’endormir à ses côtés, sur leur canapé immergé dans un film 3D, portée jusqu’au lit, déshabillée avec de si tendres précautions qu’elle ne s’en apercevait que le lendemain matin, lorsque l’assistant qu’il avait soigneusement programmé éclairait la chambre d’une lueur d’aube modulée de chants d’oiseaux.
Sa psy ne répond plus. Juliette se retient de hurler. Si cette situation devait perdurer, que va-t-elle devenir ?