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La grande disparition

FILOMENA

Les patrons ne sont pas revenus. S’armant de courage, Filomena a voulu signaler leur disparition. Descendue au coeur de Genève d’un pas incertain (première fois qu’elle se hasardait seule hors de la maison), demandant son chemin en montrant une photo du poste de police principal que lui a fournie le jardinier, elle est arrivée aux Pâquis. On lui a désigné une file humaine longeant plusieurs immeubles, certaines personnes s’étant munies de vivres et même de sacs de couchage pour ne pas perdre leur place dans l’interminable attente. Submergés, les gendarme reçoivent les gens au compte-goutte, eux aussi touchés par de nombreuses disparitions. Démotivée, Filomena a continué à marcher au hasard. Tandis qu’elle traversait le pont du Mont-Blanc en direction du Jet d’Eau toujours en fonction, les bénévoles s’en chargeant n’ayant pas disparu, une étincelle de joie a soudain crépité en elle : « – Autant m’accommoder de ma nouvelle situation ». L’étincelle s’est propagée dans tout son corps, à en devenir perceptible par ceux qui la croisaient et lui souriaient spontanément. Quai Gustave-Ador, elle a osé s’asseoir sur une terrasse à l’ombre des grands voilages installés après les canicules à répétition, a commandé par gestes la même chose que sa voisine de table avant de s’apercevoir qu’elle n’avait pas de quoi payer sa consommation. L’argent liquide n’existant plus depuis plusieurs années, il lui aurait fallu détenir une appli spéciale sur son téléphone. Mais à part les millionièmes de Bitcoin qu’elle était parvenue à soutirer à sa patronne comme « salaire » et envoyer à sa mère aux Philippines, elle n’avait pas un centime local. Pas de compte en banque non plus. Elle a compris par les gestes du serveur que cela importait peu, qu’elle pouvait revenir plus tard. Elle a alors goûté sa boisson et sursauté, ne s’attendant pas à trouver de l’alcool dans ce liquide couleur amarante.

Avec le jardinier, qui lui, détenait un véhicule et véritable compte en banque (encore garni, mais pour combien de temps ?), ils se sont procurés de quoi se nourrir, puis dans une jardinerie, de quoi commencer discrètement à transformer le stérile jardin d’agrément en potager. Filomena a également noué une véritable relation avec sa voisine Ziwi, qu’elle apercevait autrefois sur la terrasse, trop hagarde de stress pour dédier à sa compatriote davantage qu’un signe discret de la main. 

Ziwi l’a invitée ce soir dans sa demeure, propriété d’une famille d’Indiens richissimes dont il ne subsiste que deux fillettes, des jumelles d’une dizaine d’années de moins en moins tristes (elles voyaient déjà fort peu leurs parents avant la Grande Disparition) et de plus en plus affamées. Infiniment débrouillarde, Ziwi lui montre les cartes de crédit de ses patrons dont elle a facilement craqué le code (leurs années de naissance, sérieux ?), les montagnes de provisions qu’elle a constituées ainsi que quelques vêtements achetés dans une boutique de luxe qui lui vont à ravir. Dans le lot, elle a ramené deux maillots de bain à paillettes qu’elles étrennent dans la piscine de la propriété, éclaboussées par les fillettes ravies de la compagnie.

LA PATRONNE

La patronne de Filomena s’est lancée dans la confection d’un « chicken adobo » en réunissant les ingrédients commandés à la sauvette, mais n’ayant jamais cuisiné de sa vie, malgré la réactivation de l’ancien Google pour dénicher la recette philippine phare, elle a de grands doutes quant à la réussite du futur repas de son mari, toujours plus grognon. Elle a préféré ne pas questionner l’intelligence artificielle, devenue depuis quelques années implacablement donneuse de leçon. 

Quelques jours auparavant, elle avait appelé ses rares amies à l’aide pour trouver une nouvelle gouvernante, mais celles-ci ne se trouvaient pas mieux loties, leur personnel s’étant volatilisé par cohortes. L’une d’elles a déploré que son robot-cuistot s’était bloqué faute de maintenance sur la fonction fondue au chocolat. Une autre lui a raconté avoir essayé de cuire des pâtes, mais ne sachant pas qu’il fallait utiliser de l’eau pour cela… Elles ont au moins partagé un bon fou-rire.

La patronne réalise peu à peu l’ampleur des tâches qu’accomplissait Filomena. Elle a dû empoigner un vieil aspirateur car le robot s’employait à tondre les tapis plutôt que les nettoyer. Quant aux lessives, la patronne se révèle bien incapable de mettre en route une machine à l’ancienne sans transformer le linge blanc en arc-en-ciel. Heureuse d’avoir réussi à enclencher la cuisinière (elle aussi ancien modèle : cette pauvre Filomena n’aurait jamais su actionner les coûteux appareils contemporains) elle glisse sa marinade de poulet sur le feu après s’être légèrement brûlée en vérifiant la température de la plaque.

Des éclats de voix inhabituels proviennent de la vaste propriété voisine, habitée par une famille d’Indiens. La patronne lorgne à travers les capucines de la barrière. Indigné, Monsieur désigne à Madame leur piscine couleur marécage, dans cette sensuelle langue hindi si peu propice aux engueulades. Madame, qui aperçoit sa voisine, profite de la héler pour faire diversion. La patronne la rejoint. 

 – Votre gouvernante s’est-elle aussi volatilisée ? La nôtre… Madame s’étrangle. La nôtre est partie avec les enfants. 

 – Vos trois enfants ?

 – Non, Ishaan est heureusement avec nous.

La révérence avec laquelle elle évoque son aîné montre clairement qu’elle ne fait de loin pas autant cas de ses deux cadettes. Ce que la patronne comprend, venant elle aussi d’une région où l’on célébrait encore il y a peu la naissance d’un garçon autant qu’on s’apitoyait sur la pauvre incapable de prêter vie à une fille. Après avoir lancé le nettoyage de la piscine, le mari rejoint les deux femmes et les voilà qui déplorent de concert la légèreté de ce personnel sur lequel on ne peut plus compter. Le mari se plaint également de l'inconséquence des employés de ses mines, d’importants contingents manquant eux aussi à l’appel, mettant sa production en sérieuse difficulté. Il avise soudain un filet de fumée s’échappant de la maison de la patronne de Filomena. 

 – Attention, les pompiers pourraient avoir aussi disparu !

La patronne s’élance et franchit la clôture d’un bond athlétique que son abondante morphologie n’aurait laissé présumer.

 – Diyos ko, ang adobo ko!!! Mon Dieu, mon adobo !