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La grande disparition

ZOE

Zoé, l’infirmière, a entendu le même reportage. Elle aussi redoute un retour. Notamment celui de ce chirurgien la pelotant sans vergogne, tandis qu’elle se réveillait brusquement d’une sieste dans le local de repos, épuisée par plusieurs veilles difficiles. Le personnel manquait depuis si longtemps. À la suite de la baffe qu’elle lui avait instinctivement collée, il lui menait la vie dure. Il lui plaisait pourtant bien, avant son comportement d’ours des cavernes. Ils auraient fait connaissance autour d’un café, ça aurait tout changé. Les révélations de ces dernières années sur l’ampleur des réseaux de traite de femmes et d’enfants avaient nourri une méfiance féroce envers les hommes, laissant beaucoup d’entre eux déboussolés.

Après quelques heures de panique, le personnel s’est efficacement réorganisé sans les disparus, chacun déployant ses talents pour choyer malades et accidentés, ces derniers faisant eux-mêmes leur maximum pour alléger les tâches de soignants, les moins atteints aidant spontanément les autres. Débarrassés des rivalités et jeux cruels, les chirurgiens restants assurent un service impeccable dans un calme imperturbable, épaulés par des robots ayant retrouvé leurs marques presque aussitôt, comme dans tous les domaines sensibles. Du côté des androïdes ménagers, les informaticiens ont réglé leurs paramètres pour les autonomiser encore davantage, laissant au reste du personnel toute latitude pour humaniser lieux et communications. On commence spontanément à décorer les chambres, à installer des variateurs d’éclairage, à ramener plantes et fleurs. Des séances de méditation guidées sont proposées à tous les étages. 

Et qu’est-ce qu’on cause ! 

Les médecins s’appuient enfin sur les soignants et les familles qui connaissent leurs patients mieux que personne, et tous passent du temps à leur chevet, dans une grande écoute mutuelle. Il n’est plus incongru d’entendre évoquer en séance une prise en compte globales des malades, dans leur dimension physique, psychologique, sociale et spirituelle. En oncologie, la brutalité thérapeutique laisse place aux nano-médicaments ciblés uniquement sur les cellules atteintes (déployés jusqu’ici seulement dans les établissements privés, dont un grand nombre de praticiens et de patients ont disparu). On cherche mille solutions pour soulager les grandes souffrances, des plus audacieuses au plus simples, comme un tendre massage des mains ou des pieds. Les heures de visite ne sont plus qu’un souvenir ; on trouve toujours des chaises, un lit d’appoint pour que les proches puissent assister les malades et occasionnellement servir de bénévoles. Les blouses blanches sont oubliées dans les vestiaires. Des éclats de rire résonnent désormais dans les couloirs.

Un foutoir total qui aurait rendu malade les disparus, mais s’organise parfaitement naturellement sans eux.

LE CHIRURGIEN 

Le chirurgien ne décolère pas. Même si son robot-assistant fait toujours un excellent boulot, comment travailler les détails et finitions avec une seule instrumentiste ? D’occasion en plus, une infirmière-cheffe à grande gueule. Trop disgracieuse pour échanger avec elle des clins d’oeil dominateurs, prémices à des rencontres post-op libératrices. Le personnel soignant de l’hôpital a été décimé par les étranges disparitions de l’équinoxe. Quelques administratifs errent dans les étages, tentant maladroitement d’épauler les rares médecins et infirmiers encore à pied d’oeuvre. Si la plupart des malades n’avaient pas disparu eux aussi, on ne s’en sortirait plus, d’autant que les cuisiniers, les assistants sont eux aussi nombreux à manquer à l’appel. Une ambiance de fin de règne qui lui rappelle ses stages dans des pays manquant de tout, à l’époque où il croyait encore que son habileté exceptionnelle allait sauver le monde. 

Abrégeant son service, il fait ronfler sa Porsche à moteur thermique et gare devant un club de la vieille ville dont les aguichantes hôtesses ont toujours su lui remonter le moral. Mais le patron, pâle et sentant l'alcool, lui montre des lieux déserts : 

 – Elles ont toutes filé.

 – Mais où, comment ? Vous n’avez rien vu?

 – Il y avait bien quelques militants des droits de l’homme qui m’en capturaient parfois une. Mais jamais toutes à la fois. Comme le chirurgien fait demi-tour sans un mot, l’homme se place devant lui, les mains jointes :

 – S’il vous plaît, au nom de toutes vos années ici, prêtez-moi  de quoi payer le loyer ! Je vous le rendrai au centuple.

Le chirurgien le bouscule sans ménagement, dévale la rue du Perron pour se réfugier dans un bar des rues Basses où une serveuse lui sert sans mot dire le double-whisky qu’il commande, encore haletant. Ainsi que le suivant. Et celui d’après aussi, même s’il ne tient plus que difficilement en équilibre sur son tabouret de comptoir.