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La grande disparition

ZOE

Zoé cale le nourrisson dans ses bras, attendrie de le sentir s’y blottir. Elle lui glisse dans la bouche un téton artificiel relié à une poche de lait humain de synthèse dont la composition s’adapte à ses besoins.

— Mon Xéno d’amour…

Elle caresse du pouce son front doux comme de la soie. Une enquête poussée a été menée. Grâce aux lunettes connectées de sa mère, retrouvées dans la poussette de jogging au moment de sa disparition, la police a pu remonter toute la famille. Le père a disparu lui aussi, ainsi que ses propres parents. Ceux de la jeune femme sont morts du Covid. Ni oncle ni tante : les deux parents étaient enfants uniques. Le carnet de famille en ligne a confirmé que le petit n’avait pas non plus de frère ni de sœur. On a au moins retrouvé son prénom : Xénophon. Une concession à la mode récente des prénoms de la Grèce antique, de préférence un peu guerriers, histoire d’armer les bambins pour le futur. Zoé resserre son étreinte.

— Je ne vais jamais t’abandonner, moi. Jamais.

Elle a suivi chaque étape de l’enquête avec un espoir qu’elle osait à peine s’avouer, tout en bichonnant le bébé. Les services sociaux, débordés par les enfants dont un ou parfois les deux parents ont disparu, ne se sont guère préoccupés de celui que personne ne réclamait. Dans la plupart des cas, un proche prend le relais. Pour les autres, une procédure d’adoption considérablement allégée est en train de se mettre en place. On ne craint plus les abuseurs, eux aussi disparus ; du moins c’est ce qu’affirment les instances pénitentiaires et les enquêteurs chargés des dossiers de pédophilie, dont les piles de dossiers ont fondu du jour au lendemain. 

Zoé n’a pas attendu la réponse à sa demande pour commencer à organiser sa vie autour de Xéno. Elle qui avait toujours voulu des enfants n’en avait jamais trouvé ni le père ni le temps. La ménopause l’avait prise complètement par surprise. Et voilà qu’un bébé dormait contre elle. Même son père avait déjoué ses pronostics. Lors de leur première rencontre, il avait pris Xéno dans ses bras avec une tendresse dont elle ne l’aurait jamais cru capable. « Meilleur grand-mère que père » avait-elle songé, mi-amusée, mi-agacée. Il avait spontanément proposé de le garder régulièrement. Tant mieux : pas question pour Zoé de renoncer à son travail. 

Elle aime trop cet endroit qui, lui aussi, change quotidiennement. L’enseigne Hôpital Cantonal a disparu de la façade. À la place, on peut désormais lire : Centre de santé. On y parle de plus en plus de maintenir ou de recouvrer la santé, et pas seulement de traiter la maladie. Les anciennes hiérarchies se sont largement effacées. Tout le monde se présente comme soignante ou soignant ; seuls des badges de couleurs différentes permettent encore de repérer au premier coup d’œil médecins, infirmiers, thérapeutes ou assistants. Les responsabilités se distribuent selon les besoins et les compétences. Les guerres de chapelle se sont calmées elles aussi. Médecine conventionnelle, nutrition, plantes, compléments alimentaires, approches vibratoires ou informationnelles cohabitent désormais dans les mêmes couloirs. Les patients participent davantage aux choix de leurs traitements. Zoé, qui s’attend encore parfois à voir quelqu’un lever les yeux au ciel devant certaines propositions, s’amuse de constater que plus personne ne bronche. Sans les anciens mandarins, le Centre poursuit sa mue.

Et Xéno lui a donné une nouvelle idée. Une crèche. Un lieu souple, loin des règlements, au pied même du Centre, tout près des nouveaux jardins. Zoé imagine des professionnels de la petite enfance travaillant avec des gens riches d’une autre expérience : une grand-mère qui a élevé quatre enfants, un père en congé, une ancienne institutrice. Les parents pourraient y entrer librement. Des patients non contagieux viendraient raconter une histoire, préparer un repas ou simplement tenir un bébé contre eux. Son père a déjà annoncé qu’il viendrait « donner un coup de main ». Zoé le soupçonne surtout de vouloir garder Xéno pour lui. Elle baisse les yeux vers le nourrisson repu qui s’abandonne dans ses bras. Quelque chose comme un village est en train de pousser dans l’ancien hôpital.

ROMEO

Roméo a quitté son travail après qu’un collègue lui a demandé « Comment peux-tu regretter une emmerdeuse pareille ? Savoure ta liberté, enfin ! ». 

L’astronome entend se consacrer exclusivement à la recherche de sa Juliette. Profitant des réseaux sociaux qui, après une bonne pause, sont revenus ragaillardis, libérés des messages et des commentaires haineux d’avant la Gédi, il lance des centaines d’avis de recherche, placarde d’innombrables photos de sa bien-aimée sur les murs, les poteaux électriques, les portes d’ascenseurs. Mais aucun retour, sinon de nombreux messages compatissants, évoquant des histoires similaires. 

Il se replie dans leur nid d’altitude valaisan, ce mayen rénové avec passion. Il trouve du réconfort à fendre des bûches, cuisiner sur le potager ancien, grimper sur le toit pour réajuster les lauzes déplacées par le dernier hiver. Mais quand le soleil couchant rosit les cimes, la solitude le saisit comme une crampe de tout le corps. Au point de regretter les ragots et préjugés des voisins qui l’énervaient tant avant leur disparition. Il se connecte au monde grâce au réseau satellitaire de dernière génération, cherche inlassablement une explication valable sur le phénomène qui lui a ravi sa compagne. Il n’en existe toujours aucune. Les autorités évitent soigneusement le sujet. Quant aux médias… Lorsque la radio locale reçoit un des rares dignitaires religieux non volatilisé et que celui-ci invoque la disparition en enfer de toutes les personnes mauvaises, il éteint son ordinateur portable d’une claque. « Des sornettes pareilles, à notre époque ! ». Mais la nuit, l’insomnie le tourmente. Certes, Juliette n’était pas une sainte, mais qui peut prétendre à cela ? Trempé de sueur, il se tourne et se retourne dans leur lit. Il revit malgré lui cette soirée de boîte où Juliette l’avait rabaissé devant des collègues, évoquant son peu d’ambition, avant de flirter avec son chef. Roméo avale le long verre d’eau qui d’habitude lui permet de se rendormir, mais fi de sommeil, les crises de possessivité de sa compagne lui reviennent en rafale. Sitôt qu’il voulait entreprendre quelque chose pour lui, comme monter seul au mayen ou simplement passer une heure sans elle au fitness, elle l’accusait de ne pas l’aimer assez. Ils se vantaient volontiers auprès des rares amis restés à leurs côtés d’être si merveilleusement fusionnels… 

Au hasard d’un scrolling devenu presque compulsif, il tombe un soir sur un témoignage troublant. Un homme rapporte avoir consulté une médium de Bâle spécialisée dans la communication avec les disparus. Il aurait pu dialoguer avec sa mère, même s’il y avait trop de friture sur la ligne pour qu’il en tire autre chose qu’un peu de réconfort. « Vraiment, les gens sont d’une naïveté ! » Cela fait ricaner Roméo, mais sa nuit est à nouveau agitée. Le manque de Juliette est littéralement physique. Une petite voix intérieure lui dicte en boucle de contacter cette clairvoyante. Après trois jours à tergiverser entre raison et intuition, il craque et appelle la médium. Il s’attend à un murmure mystique et évaporé, mais c’est une voix forte dotée d’un accent suisse-allemand bien terrien qui lui répond. Il décroche un rendez-vous… trois mois plus tard, tant la demande est importante. 

 – Au moins, se dit-il, ça me laisse du temps pour m’habituer à l’idée, ou renoncer.

JULIETTE, CHLOE

Chloé se sent bien chez Juliette, mais le découragement la guette. Elle a placardé, publié, diffusé des centaines d’avis de recherche de son bébé. Il lui manque cruellement, ce petit être calme et souriant, ce Bouddha miniature. Il lui suffisait de le prendre dans ses bras pour ressentir ce que l’amour inconditionnel signifiait. Les réponses à ses annonces sont lamentables, entre des types qui lui proposent de lui en refaire un « dans un grand moment d’éclate », des femmes prêtes à vendre un de leurs enfants pour remplacer le disparu et de jeunes imbéciles lui demandant de les adopter « si elle a des moyens suffisants ».

Les deux nouvelles amies sortent le moins possible, se contentant d’aller et de revenir du travail en véhicules autonomes soigneusement verrouillés. Les rues sont si peu sûres. Quand la météo le permet, ce qui devient de plus en plus rare, elles s’évadent pour un week-end valaisan. Juliette pique parfois des crises de larmes en ouvrant une armoire sur une pile de T-shirts de Roméo soigneusement pliés ou s’énerve sur un robinet qui fuit que plus personne ne sait réparer. Mais dans l’ensemble, les deux nouvelles amies se délectent de grandes balades dans la nature, de montées bien au-dessus de la limite des arbres jusqu’à des cols acrobatiques « juste pour voir de l’autre côté ». Le seul hic c’est qu’à moins de partir à l’aube de l’aube, elles ne sont jamais seules ; les sentiers de montagne sont devenus le défouloir d’ultra-trailers. Accompagnés d'assistants de performance AI optimisant chaque foulée, ils insultent tous ceux qui se trouvent sur leur passage, à en venir parfois aux mains avec des vététistes dans le même état d’esprit. Et que dire des amateurs de trottinettes des cimes déposés par voie aérienne sur les sommets, prêts à dévaler avec leurs lourds engins les mêmes sentiers, freinage en option. Ces brutes ne lèvent même plus les yeux du sentier pour savourer la vue ou, plus prosaïquement, éviter de provoquer des chutes de pierres. Les accidents se multiplient. Les sports eux-mêmes sont devenus délirants : combats à lames de rasoir, décathlons faisant passer les IronMan d’antan pour des promenades de seniors.. 

Pour ne rien arranger, un déferlement de tiques a gagné les hauteurs jusqu’ici préservées, contraignant les deux randonneuses à pratiquer un examen corporel rigoureux à chaque retour au bercail.