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La grande disparition

JULIETTE

Depuis que Roméo a disparu de son monde, Juliette se cramponne à son travail, seul point fixe et rassurant dans un quotidien bouleversé. Les prix des céréales ont retrouvé une certaine stabilité et la Bourse son équilibre, mais cela ne l’empêche pas de puiser régulièrement dans ses barres chocolatées. Tout est bon pour tenir le coup. Passant devant un fleuriste ce matin, elle a acheté un pourpier dont les fleurs roses et orangées lui rappellent que la tendresse existe encore. C’est que de l’affection, elle en a cruellement besoin dans un monde de plus en plus brutal et absurde. Les médias ont rapidement relancé le flux des nouvelles délétères. Comment y échapper quand un écran circulaire constitue les limites mêmes de l’open space des traders ? Des émeutes de la faim entraînent des pillages à large échelle dans le monde entier. Des millions de sans-abri et de personnes en proie à des troubles mentaux hantent les rues, les filets sociaux s’étant volatilisés lors de la Mysdi, la Mystérieuse Disparition, comme on l’appelle désormais. Et dans les mêmes infos débitées par des journalistes IA au visage trop lisse, on exhibe les images spectaculaires du rajeunissement obtenu à prix d’or par les milliardaires et chefs de multinationales. « On n’en sera jamais débarrassés » a gémi un collègue. Juliette s’était bouché les oreilles quand le flash avait évoqué l’état désastreux du vivant dans les océans.

A midi, Juliette retrouve désormais Chloé, la maman au pousse-pousse vide, avec laquelle elle a fini par sympathiser, après lui avoir sèchement indiqué qu’elle n’avait pas le monopole de la perte d’un être cher. Elles en discutent souvent.

 – J’en veux à Roméo, en fait. Et je m’en veux de lui en vouloir.

 – Moi je ne peux pas en vouloir à mon bébé Xéno. Mais c’est interpellant ce qui se passe. Tu as vu le nombre d’enfants qui se sont volatilisés ?

 – Incompréhensible. Tu t’es demandé ce qui caractérise ces disparus ?

Chloé est pensive :

 – Dans ma banque et mon entourage, j’ai remarqué que ce sont les plus sympas, ceux qui faisaient le moins de bruit, qui sont aux abonnés absents.

 – Pareil chez nous. Ça a bien pourri l’ambiance d’ailleurs. On se tire dans les pattes plus qu’on ne l’a jamais fait. 

 – Comme si les disparus équilibraient quelque chose par leur seule présence.

 – C’est ce qui s’appelle briller par leur absence !

Elles rient toutes les deux. Jaune. Mais leur complicité leur fait du bien.

 – Et ton mari, il s’en fout toujours ? interroge Juliette.

 – Plus que ça, je crois que ça l’arrange que Xéno ait disparu. Il était tellement jaloux des soins que je lui accordais. 

 – Moche. Ça va quand même avec lui ?

 – Tu veux la vérité vraie ?

Juliette acquiesce.

 – Quand je suis rentrée de la maternité, il n’a pas attendu que mon épisiotomie soit complètement refermée pour me sauter dessus. Je lui en veux tellement. C’est la guerre entre nous. Je suis fatiguée, mais fatiguée ».

Chloé presse sa manche contre ses paupières humides. 

 – Tu veux venir habiter un moment chez moi ? s’exclame spontanément Juliette. Le temps de souffler.

 – Oh… Tu es sérieuse ?

Juliette se lève, lui pose solennellement les mains sur ses épaules.

 – Ça dépend. Tu es bonne cuisinière ?

SAM

Sam se régale plus que jamais de son métier. Socialement, économiquement, culturellement… tout est nouveau, inédit. Tout devient matière à reportage  ou chronique dans cette rédaction qui s’étoffe chaque jour pour répondre à des besoins d’information mondiaux. Un tel vent de liberté souffle que mille initiatives autrefois bridées par les lois et règlements trop contraignants se concrétisent. Rien qu’à Genève, les jeunes désespérément en quête de logements trouvent enfin terrains et jardins où poser tiny houses, yourtes et roulottes, des petites barges d’apprentissage libre ont été mises à flot dans la rade où aînés et jeunes geeks partagent leurs savoirs. On a également parsemé la ville de souples modules permettant de pratiquer Qi-Gong, Taï-chi et autres séquences équilibrantes sous la houlette de profs du monde, certains — comme des moines de Shaolin — holographiques. Quant aux installations sportives, elles sont ouvertes à toutes heures du jour et de la nuit. Décrypter ce qui est advenu des disparus en devient presque secondaire. 

La foulée du jeune Noir a elle aussi changé. Sa démarche est plus souple, plus affirmée depuis qu’on ne l’insulte plus dans la rue, qu’on ne l’invite plus quotidiennement à retourner dans son pays. Après six semaines harassantes, il se relaxe aujourd’hui sur les bords du Rhône, dans une nature plus éclatante que jamais. Couché sur le dos, il aperçoit des oiseaux autrefois invisibles, comme des pics épeiches à la Mondrian, des martin-pêcheurs ou des guêpiers, ces arcs-en-ciel vivants…  Ont-ils ralenti pour qu’on les observe ou les humains ont-ils suffisamment développé leurs sens pour les observer ? Le jeune journaliste en est là dans ses réflexions quand un message clignote dans sa paume. On l’invite à rencontrer « les Acti’verts », une équipe de paysans-maraîchers fribourgeois qui affirment avoir mis au point des dispositifs très simples pour reverdir et nourrir les villes à grande échelle. 

Comment résister ? Après avoir dormi comme un bébé pendant le trajet dans un véhicule-couchette autonome, voilà Sam sur les hauts de Fribourg. On l’attend sous un ancien hangar à machines agricoles, maintenant à ciel ouvert. Un parfum de sous-bois après la pluie et d’humus le saisit à l’entrée. On l’interpelle depuis le fond, où résonnent outils, rires et bribes de chansons. Une dizaine de personnes de tous âges travaillent de concert. Des tours de culture s’élèvent jusqu’au reste de charpente, traversées de fraises, salades et herbes aromatiques. Plus loin, de longues bandes de verdure descendent du plafond. Certaines plantes poussent en substrat vivant, d’autres dans des sols noirs étagés, leurs racines irriguées en circuit fermé. Un vieux au teint buriné se campe devant lui : « – Bienvenue la presse ! » Il lui tend une poignée de terre, tiède du travail des vers et du mycelium. « On part de là. De cette bonne terre qu’on aime. Zéro pesticides ou produits chimiques. On veut que chaque plante pousse avec le vivant, pas à sa place : la condition indispensable pour des légumes et fruits bien goûteux. » 

– Ce n’est pas un peu rétrograde comme projet ?

Une jeune femme en salopette s’approche, un boîtier miniature relié à plusieurs capteurs dans sa main :

– Encore un qui nous prend pour des bouseux arriérés ! Son sourire mutin contredit son affirmation qui fait rougir Sam. On cultive en hauteur, on récupère presque toute l’eau, les capteurs calculent les besoins de chaque étage. On éclaire seulement où et quand c’est nécessaire. Regarde au-dessus de toi! Nos filtres laissent aux plantes les couleurs dont elles ont besoin et transforment le reste de la lumière en électricité. Pendant les grandes chaleurs, ils nous aident aussi à faire baisser la température.

Sam lève les yeux vers les cultures. Après les étés meurtriers de ces dernières années, les terres grillées et les semaines sans une goutte de pluie, voilà une réponse qui ne ressemble pas à une rustine.

L’ancien bourre posément sa pipe patinée par la fumée. 

— On fait le même métier qu’avant, mais en beaucoup moins fatiguant.

Un adolescent interpelle Sam :

– Tu veux voir ce que ça donne en vrai ?

La ville n’est pas loin. Ils descendent à pied. 

Sur un ancien parking goudronné s’élève désormais une ferme de six étages, légère comme un échafaudage, débordant de verdure. Autour, les Acti’verts ont essaimé partout où subsistait un mètre carré disponible : façades, toits, conteneurs ouverts, même quelques vieilles carcasses de tracteurs ont été converties en potagers. Des réservoirs recueillent l’eau de pluie ; le reste circule en boucle dans un réseau d’irrigation presque invisible. De grandes voiles se déploient automatiquement au-dessus des cultures lorsque le soleil cogne trop fort. Une ancienne cabine téléphonique et un abribus désaffecté servent de serre où tomates et courgettes se préparent à leur entrée dans le monde. 

Sam se penche sur un vieux tracteur. Laitues grasses, fraises brillantes, basilic luxuriant. Un petit pommier pousse à l’emplacement du moteur.

– On commence à produire une bonne partie des légumes du quartier, dit le garçon.

– Et vous vendez tout ça ?

– Non. Pour l’instant on partage. On apprend. On teste. On invite les gens à se servir.

– Personne n’embarque tout à la fois ?

– Il y avait des voleurs autrefois, mais ils ont disparu. Ceux qui s’amusaient à tout foutre en l’air aussi. 

Sam enregistre le silence doux qui règne, le bruissement des feuilles, les gouttes tombant au rythme lent. Il se sent en paix. Le monde nouveau n'est pas revenu à la terre ; il a cessé d'opposer la terre à la technologie.

 

Le soir, le jeune journaliste rejoint Eve qui a invité quelques amis chez elle. Il se laisse tomber sur le canapé. Heureux d’être là. Après avoir avalé les restes encore tièdes d’un gratin de poireaux, il leur raconte son reportage. 

– Ces micro-fermes peuvent être installées partout, aussi bien sur une terrasse que sur un toit ou un bâtiment désaffecté. 

– Des lombrics sur mon balcon, beurk, lance une amie d’Eve, coquettement vêtue d’une combinaison à couleur variable.

– Ils ne vont pas venir dans ton lit ! s’exclame un gars goguenard.

– Ce serait pas plutôt toi qui en aurais envie ? Perso je préfère ces systèmes hydroponiques sans terreau, c’est plus propre. Et mes tomates sont délicieuses, car je leur parle régulièrement.

— Et elles te répondent ?

— Rigole pas. Moi, je leur mets de la musique douce, je leur parle, je leur envoie des bonnes vibes. Et elles donnent le meilleur d’elles-mêmes.

La conversation se poursuit avec animation jusque tard dans la nuit. Sam enlace Eve :

– C’est si bon, de retrouver ces veillées simplement humaines. Je n’en pouvais plus de passer mes soirées immergé dans des séries.

Eve se dégage :

– Oui, et on va continuer dans la même veine ! Qui m’aide pour la vaisselle ? 

Sam reste planté sur le canapé. Il ne comprend pas que la libraire soit si distante avec lui, alors que parfois, quand elle le regarde, il sent de profondes ondes de tendresse l’envelopper.

– Pensez-vous que l’homme soit fondamentalement bon ? questionne-t-elle à la cantonade en tendant une pile d’assiettes à la coquette qui venait, malencontreusement pour elle, de se laver les mains dans l’évier.

– Je pense que oui, répond celle-ci, en déposant maladroitement la pile. Tu n’as pas de machine ?

– Comment pouvez-vous dire ça, rétorque un barbu en tendant éponge et savon liquide à la jeune femme, après Auschwitz, après Gaza, après tellement d’horreurs ?

– L’homme est bon, affirme Eve, si on lui en donne les moyens. Pas quand on lui répète à longueur de journée qu’il est né pécheur ou qu’on le décrit comme le cancer de la Terre. On a tout un paradigme à réviser. 

Sam renchérit :

– Ce ne sont pas de simples citoyens qui ont provoqué des génocides, mais une poignée d’obsédés du pouvoir.

– Suivis par des foules entières, s’irrite le barbu en récupérant l’éponge des mains de la coquette, toujours aussi peu décidée à s’en servir. Ils n’ont pas fait ça tout seuls. 

– Des foules qu’on avait réussi à entraîner là-dedans, insiste Eve en commençant à sécher les premières assiettes. Pris individuellement, qui ne court pas spontanément relever une vieille dame tombée dans la rue ?

– Notre rédaction essaie justement de dresser le portrait-robot des disparus. Pour l’instant, on retrouve sans cesse le même trait : le goût du pouvoir au point de nuire aux autres. Reste à voir comment le monde va évoluer sans eux.

Eve glisse un plat dans l’évier.

– En tout cas, les projets qui plaident pour la bonté intrinsèque de l’homme ne manquent pas. Des amis polytechniciens commencent à installer des maisons autonomes miniatures, imprimées en biomatériaux. Pour eux, ce n’est simplement plus acceptable que des gens puissent encore être privés de toit.

— Ni de nourriture, alors qu’on produit largement de quoi nourrir tout le monde, renchérit un rouquin. Dans ma boîte, on travaille avec une équipe de Montpellier qui utilise l’IA pour réduire le gaspillage et réorganiser la distribution.

— Maintenant qu’on a les moyens de s’entraider pour sortir des galères, avance Eve, ça devient encore plus insupportable de voir quelques prédateurs continuer à pourrir la vie des autres.

Le barbu essuie l’évier et essore l’éponge.

– Pour autant que la manne de Satoshi continue à tomber. Autrement, on ne sait pas vers quoi on va aller.

– Ce que tu es pessimiste, Dino ! Eve serre son bras. Pour les finances, on s’arrangera toujours avec la bienveillance de ceux qui restent. 

– Les prédateurs peuvent aussi revenir.

— Alors il faudra que le monde ait suffisamment changé pour ne plus leur laisser la place. Allez la fine équipe, bonne nuit, moi je vais me coucher. 

Sam rentre chez lui un peu désarçonné par l'attitude de la jeune libraire. Pas son genre d’être entreprenant dans autre chose que son métier.