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La grande disparition

ROMEO

« On est toujours sans nouvelles des disparus du 22 mars. Aucun contact n’a pu être établi avec eux. Les causes du phénomène qui toucherait le monde entier restent inconnues, tout comme le pourcentage de personnes concernées. » 

– Bien la peine de communiquer pour ne rien dire !

Roméo éteint la radio intégrée à ses lunettes optiques, accablé. Trois jours déjà que sa femme a disparu sans explication. Il a sonné chez les voisins, appelé sa famille qui n’a pas répondu, joint la multinationale dans laquelle elle travaillait ; on lui a confirmé son absence. Ses collègues astronomes ont eu beau lui expliquer que sa dulcinée n’est pas la seule à avoir mystérieusement disparu, il refuse de croire que son cas n’est pas particulier, ni d’imaginer que ce soit volontaire, qu’elle l’aurait quitté, d’autant que, frisant tous deux la quarantaine, ils projetaient la confection d’un bébé. La veille de sa disparition, un samedi pluvieux, ils avaient fait l’amour avec la fougue de leurs débuts. Ah, ce délice, quand la soif de l’autre conduit à la folle complicité de toutes leurs petites cellules. Ils s’étaient chuchotés à l’oreille mots tendres et fantasmes jusqu’à une jouissance à en basculer dans une autre dimension. Leur after-glow avait duré des heures en tendres caresses, toasts au saumon dégustés au lit, arrosés de Sauternes. Leur couche était le ciment de leur duo. Pas un couple facile certes. L’imprévisibilité de l’humeur de sa compagne se révélait parfois difficile à gérer pour un Roméo dont la principale raison de vivre consistait à la choyer.

Quelle idée ses parents avaient-ils eu de le doter d’un prénom pareil après leur voyage de noces à Florence ! (Ils avaient scellé leur amour sous le balcon de Juliette). Un nom difficile à porter, mais qui avait fait rire aux éclats le jeune couple lors de leur première rencontre, la gracieuse inconnue qui jouait si habilement aux échecs géants dans le parc des Bastions lui avouant se prénommer Juliette. Quel coup de foudre entre ces deux rouquins à la peau diaphane, quelle connivence instantanée, cette forte sensation aussi de se connaître depuis des temps immémoriaux. Il avait certes été surpris d’apprendre qu’elle travaillait dans le milieu très masculin des traders dans l’agroalimentaire, mais son métier la passionnait tellement - elle n’en évoquait jamais que le côté positif de la circulation des marchandises - qu’il avait fini par s’y résoudre. Elle ne s’intéressait guère à son métier à lui, non, il aurait apprécié qu’elle le rejoigne parfois à l’observatoire de Sauverny que ce soit pour les Perséides de la mi-août ou le décryptage des univers lointains.

L’aurait-on enlevée ? Aurait-elle eu un accident ? Certain que la disparition de sa bien-aimée n’est pas volontaire, il s’échine à appeler la police, à envoyer des messages auxquels personne ne répond. Comme des milliers d’autres, il piétine dans les longues files d’attente devant les commissariats. Débordée, la police ne répond pas davantage que les autorités, dépassées par la situation. Les infos ne donnent aucune piste à ce sujet. Lors de longues nuits sans sommeil, Roméo s’épuise à regarder les nombreux portraits de Juliette - elle a posé autrefois comme mannequin-lingerie - comme s’ils pouvaient lui donner une clef de compréhension, un indice.

JULIETTE

Juliette est incapable de se concentrer. Elle vient de laisser passer un bon deal, un énorme stock d’orge à prix ridiculement bas alors que les brasseurs déplorent à l’unisson la pénurie actuelle. Sa fureur ne désarme pas. Comment Roméo a-t-il pu lui faire ça ? Après la nuit extraordinaire qu’ils ont passée en plus. Le salaud. Ses collègues se tiennent prudemment à distance tandis qu’elle part en toupie dans son bureau « – Il est parti pour une autre, j’en suis sûre. J’aurais dû le surveiller beaucoup plus. » Trois nuits déjà qu’elle n’en dort plus, imaginant son amoureux dans d’autres draps; il était si doué avec les femmes, à l’écoute, à sentir instinctivement comment les satisfaire. « Il va me le payer » tourne en boucle, tandis qu’elle échafaude ce qui pourrait le plus lui déplaire, et cela n’a rien à voir avec d’innocents vêtements malmenés, même si elle a commencé par là. Méthodiquement, à coups de ciseaux rageurs, elle a tailladé ses pantalons en shorts, ses pulls en gilets… elle a aussi jeté ses livres par la fenêtre, surtout ceux d’Hubert Reeves auxquels il tenait tellement. Et personne à qui se confier, ses parents ne l’ont jamais comprise. Quant à sa meilleure amie, elle ne répond pas à ses appels, ce qui ajoute encore à ses tourments. Et s’ils étaient ensemble ? Si c’était avec elle qu’il était parti ? Julie a tellement trituré une mèche de ses cheveux que le matin, elle l’a retrouvée sur l’oreiller.

Le fait que nombre de ses collègues ont également « perdu » leur conjoint, ainsi que leurs enfants, ne l’interpelle pas. Elle préfère cultiver sa rage, plutôt qu’entreprendre comme eux de vaines démarches auprès d’autorités et d’instances policières qui n’en cochent pas une.

Juliette déboule à l’extérieur pour sa pause déjeuner, soulagée de constater qu’on a commencé à débarrasser les nombreuses épaves abandonnées dans les rues. Elle s’assied sur un banc du Parc Bertrand, mâchonnant un sandwich au jambon synthétique. « – Ils ne doivent pas être loin. Le week-end prochain, je file au chalet vérifier. » Elle baisse subitement la tête, essaie de se faire la plus petite possible; la folle à la poussette est de retour ! Peine perdue, la jeune femme l’a repérée. Vêtue d’un jogging aux transparences étudiées, elle s’arrête devant Juliette et se met à gémir :

 – On m’a volé mon bébé ! Vous vous rendez-compte, on m’a volé mon bébé en plein carrefour. Elle s’arrête et soulève un petit édredon sur un matelas vide. Vous ne l’auriez pas vu ?