DANIELA
Encore une incroyable journée! Dans son grand appartement de la Jonction, à la décoration réduite à quelques photos de paysages vertigineux en relief, élégamment parsemé des rares meubles qu’elle a imprimés elle-même en 3D - les années lui ont montré que plus on s’enrichit au dedans, moins on a besoin de fatras extérieur -, Daniela se glisse dans ses draps parfumés à la cannelle avec un soupir de bien-être. Le meilleur moment de la journée ! Attraper un roman ? Non, simplement le régal de passer en revue, paupières fermées, une journée bondissante en émotions.
Elle glisse doucement dans le sommeil, après avoir demandé à son âme de lui mitonner un programme de retrouvailles oniriques joyeuses avec des amis décédés. I’m feeling good de Nina Simon la réveille en pleine nuit.
– Flûte et cymbales, j’ai oublié me mettre mon phone en mode avion !
Deux heures du matin. Ça doit être son fils qui vit aux États-Unis. Dans le tourbillon de ce jour de folie, elle n’a pas pensé à prendre de ses nouvelles. On dit qu’avec le temps, les enfants se détachent des parents, mais sitôt que fiston a quitté le toit familial, correctement équipé pour la vie, Daniela a transformé la chambre de cet inconnu dont elle ne s’était jamais sentie proche en salle de couture et réduit les interactions à l’indispensable. À ceux qui la tançaient, elle citait Omar Khayyam : « les enfants sont de nous, mais pas à nous ».
Elle glisse sa nudité nocturne dans une robe de chambre à motifs psychédéliques datant des sixties. Bien lui en a pris, elle n’a pas encore appuyé sur réponse que sa petite fille Kezia s’affiche en taille réelle sur le mur. La pré-adolescente hoquète si fort qu’elle ne parvient pas à parler.
– Ma chouchounette, viens viens viens, on se fait un câlin.
Daniela branche le kit sensoriel et ouvre les bras, tandis que la fillette se roule en boule comme si elle se blottissait contre sa grand-mère. Même si elles ne se touchent pas en réalité, leur étreinte est parfaitement rendue par les bio-senseurs.
– Respire, respire profondément. La petite se calme progressivement. Raconte, qu’est-ce qui t’arrive ?
– Papa, Maman, ils ont disparu ! Daniela reste sans voix. Elle n’a pas imaginé une seconde que des proches pourraient figurer à cet étrange tableau de chasse. « Je suis toute seule Dana ! »
La jeune voix déraille à nouveau. Daniela la serre plus fort.
– Attends, attends, pas de panique. Ils vont sûrement revenir (pieux mensonge, peut-être, mais calmer la fillette est le plus urgent). En attendant je vais t’aider à t’organiser. L’école de danse est toujours ouverte ?
– Laquelle ?
Daniela soupire. Elle n’a jamais été à l’aise avec la décision de sa belle-fille policière de pousser la petite à devenir danseuse professionnelle. Depuis trois ans, le trio familial ne vit plus que pour la préparation des concours : des journées d’entraînement de douze heures avant même la puberté, quelle inhumanité ! Kezia, ce joli bambin rondelet, n’est maintenant plus qu’un chignon surmontant un long corps maigre, un point d’exclamation. La culture générale lui est dispensée pendant les interminables trajets entre les écoles de danse. Une horreur, comme tout ce qui touche aux enfants plongés de plus en plus jeunes dans l’engrenage du sport de haut niveau. Combien de gosses foutus par les surentraînements, les coups et les insultes avant qu’émerge un champion ? Daniela retient un sourire : si ce sont les abuseurs en tous genres qui ont disparu comme elle le pressent, il ne doit plus rester beaucoup d’entraîneurs malsains ou de parents exagérément ambitieux aux bords des terrains de sport !
– Ce n’est pas drôle, grand-maman. Je ne sais plus quoi faire.
– Tes autres grands-parents?
– Dana, ils vivent à Atlanta. Je suis à New York. Et puis ils sont tellement décalés. Sa voix se fait pressante. « Je ne peux pas arrêter la danse, je vais être fichue. Ça fait déjà trois jours que je m’entraîne à la maison. Mais c’est trop petit pour les diagonales. »
– Ecoute. Tout va être très désorganisé dans les jours qui viennent, les concours vont peut-être même être annulés. Est-ce que tu arriverais à contacter une de tes écoles ?
– Aucune ne répond.
– Des copines de danse alors ?
– Oui, Coppélia est là. Ses parents ont aussi disparu.
Un deuxième point d’exclamation au nez rougi de larmes s’affiche timidement à ses côtés. Nommer une gamine d’après la poupée des fameux ballets classiques, ça veut tout dire des parents, là encore. En plus celle-là semble avoir de trop nombreux bleus aux avant-bras pour qu’ils proviennent uniquement de chutes à l’entraînement.
– Bon les mignonnes, vous avez de quoi vous nourrir ?
– On nous interdit de manger beaucoup, mais oui, on a des provisions… et les porte-monnaies de nos parents.
Soulagée de constater qu’elle pourra les piloter à distance sans devoir sauter dans un improbable avion - elle n’en a pas entendu un seul décoller de Cointrin aujourd’hui - Daniela conseille aux jeunes filles de prendre un taxi avec leurs tenues et quelques affaires indispensables et se rendre à l’école la plus proche comportant un internat.
– Tu me rappelles demain, mais au moins quatre heures avant ou après cette heure s’il te plaît pour le décalage ! Courage, ça va aller, c’est juste un nouveau monde qui émerge.
FILOMENA
Cologny. Filomena est perplexe. La patronne lui a demandé la veille de préparer le repas pour dix-neuf heures, mais à l’heure dite, ni elle ni son mari ne se sont présentés dans la salle à manger. À vingt heures non plus. Elle avait été surprise le matin déjà, de ne trouver personne dans la maison, bien que les lits soient défaits. Le petit déjeuner avait fini à la poubelle (enfin, partiellement, car elle a profité des oeufs à la coque et des croissants qu’on lui interdit d’habitude de toucher). Ce n’est pas dans l’habitude des habitants de cette luxueuse résidence de partir si tôt le matin. Monsieur projette généralement les cours de la Bourse dans la salle à manger en dégustant tranquillement ses viennoiseries amenées par le jardinier, chaudes encore du four à bois de la boulangerie, tandis que Madame s’éternise au lit, sa couche immergée dans des séries en 3D. Filomena descend dans le garage. Les volopodes à décollage vertical de ses maîtres sont toujours sur leur plateforme, en charge depuis la veille au soir. Incompréhensible. Auraient-ils été enlevés ? Travailleuse clandestine, Filomena ne se risquerait pas à contacter qui que ce soit, à fortiori la police. Elle décide d’attendre le lendemain et se retire dans sa chambre sous les toits après avoir mis les plats au chaud. Jetée sur son lit, plutôt satisfaite de ce répit inattendu dans un emploi du temps d’esclave, elle appelle son jeune frère aux Philippines. Couvrant un brouhaha aussi familier que familial, il lui apprend que leur père s’est lui aussi envolé, une absence totalement inexpliquée étant donné son état de santé : grabataire.
LA PATRONNE
Madame est hors d’elle. Comment aurait-on pu imaginer que la douce Filomena s’évapore ainsi dans la nature, alors qu’elle avait pris soin de lui confisquer son passeport à son arrivée en Suisse et de la payer de manière bien insuffisante pour survivre dans ce pays hors de prix ? Hier matin, son mari est parti au travail en volopode, à jeun et de méchante humeur, à en faire vrombir des hélices d’habitude silencieuses, comme si son épouse était personnellement responsable de la fugue de leur servante. L’humeur de son conjoint ne s’est pas arrangée à son retour, quand Madame, paniquée devant son appétit, lui a commandé à la va-vite une pizza, livrée au manoir avec une demi-heure de retard, froide. Les explications du patron, livreur par défaut « - Mes employés se sont tous débinés, sauf le pizzaiolo » n’ont convaincu personne. Mais le pire, ce qu’elle n’a pas osé annoncer à son mari, c’est que le jardinier semble s’être lui aussi volatilisé, alors qu’il y aurait un sacré boulot pour remettre le jardin en état après la tempête de la nuit.