Crissement de freins sur le gravier. Un vieux Renault Trafic blanc, dont la carrosserie porte les stigmates de plusieurs décennies de bons et loyaux services, s'immobilise dans un hoquet. Djinn, le chat, est le premier à bondir dehors. Il renifle avec circonspection ce territoire inconnu, tandis que six interminables jeunes gens s’extraient, membres engourdis et visages renfrognés.
Le conducteur leur désigne une vieille bâtisse blottie dans un jardin déchaîné à force d’abandon.
— Les enfants, voilà notre prochain lieu de vie !
Un silence stupéfait accueille cette déclaration. Puis :
— Mais Papa, c’est une ruine !
— Même pas en rêve !
— Maman, dis-nous qu’il plaisante !
— Y a du réseau, au moins ?
La mère sourit, désignant Djinn assis devant la porte.
— En tout cas, il y en a un convaincu. Attendez donc de voir avant de nous casser les oreilles !
— Lui, il lui suffit d’une caresse pour être heureux, marmonne l’aîné.
Traînant les pieds, la fratrie pénètre à la suite des parents dans la vaste bâtisse.
— C’est sombre !
— C’est triste !
— Ça pue !
— Et ça tient debout depuis quand, ce truc ?
Les parents ne se laissent pas démonter.
— Nous voilà dans la cuisine, annonce Patrick. Assez grande pour y manger tous ensemble. On créera des fenêtres, ce sera inondé de soleil. Et là, le futur salon, avec des canapés à gogo, un écran géant…
— Ah, parce qu’on aura encore l’électricité ? demande Hugo, dix-sept ans, spécialiste des questions désagréables.
— Très drôle. Venez voir l’étage.
La cohorte se hisse sur un escalier si raide que la benjamine, Léa, le gravit à quatre pattes, par pur plaisir.
— Et voilà ! Un dortoir pour vous tous, et tous vos copains. La fête perpétuelle !
— Ils essaient trop de nous vendre leur truc, là, souffle Gaétan, l’aîné.
— On n’est pas des pigeons, ajoute son frère.
— Et on n’a pas tous envie de dormir ensemble jusqu’à quarante ans, merci.
La mère les attire devant une fenêtre poussiéreuse.
— Regardez les dépendances. Vous pourrez y aménager vos propres chambres, et même des appartements. En attendant, vous pourrez y organiser vos boums.
— Nos quoi ? demande Léa.
— Nos boums, répète Gaétan avec gravité. Un rituel préhistorique où les gens dansaient sans filmer.
— Et là-bas, poursuit-elle en désignant une longue étable sans relever, on pourrait ouvrir quelques chambres d’hôtes.
— Ohé, on redescend sur Terre deux secondes, intervient Hugo. Avec quel argent ?
— Papa est au chômage depuis un an, rappelle un autre.
— Il peut même plus nous payer nos abonnements, complète le troisième.
Patrick échange un regard avec sa femme.
— On pique-nique et on leur explique ?
Quelques minutes plus tard, la tribu est installée sous un marronnier fourni. Les parents ont sorti du coffre du pain, des fromages, du jambon, une salade de tomates et un énorme cake au chocolat. Les six enfants, dont les âges s’échelonnent de douze à dix-huit ans, se jettent sur les provisions.
— Bon, crache, lance Gaétan en retirant ses écouteurs. C’est quoi votre plan ?
Patrick tartine posément un morceau de pain.
— À mon âge, j’ai peu de chances de retrouver du travail. Et puis, surtout, je n’ai plus envie de passer mes journées à faire un boulot que je déteste pour gagner juste assez pour recommencer le lendemain.
— Papa, la Force est avec toi ! s’exclame Théo, quatorze ans, grand amateur de petits et grands écrans.
— Merci, jeune Padawan. Je suis sérieux. J’ai passé vingt-cinq ans à courir après des boulots qui me rendaient malheureux. Maintenant, même avec des diplômes, une machine peut faire une bonne partie de notre travail. Alors, avec votre mère, on s’est demandé : et si on essayait autre chose ?
— Genre devenir influenceurs ? propose Nathan, quinze ans.
— Avec la tête de Papa ? réplique Hugo. On est morts.
Patrick encaisse sous les rires.
— Très bien, je vois que vous êtes tous derrière moi.
— On peut déjà lancer une chaîne sur TikTok : Six enfants victimes de leurs parents, suggère Gaétan.
— Ça va cartonner, confirme Nathan.
La mère lève les yeux au ciel.
— Vous avez fini ? Votre père essaie de vous dire quelque chose d’important.
— Papa, tu vas pas nous quitter ? demande soudain Léa.
La question a jailli si vite que tout le monde se tait.
— Mais non, ma petite chérie ! Pourquoi tu dis ça ?
— Ben… tu parles comme dans les films quand quelqu’un va mourir.
Patrick la prend contre lui.
— Je ne vais nulle part sans vous. Sauf si vous continuez à me traiter d’influenceur raté.
La benjamine rit, rassurée.
— Ce qu’on veut vous dire, reprend la mère, c’est qu’on en a assez de passer notre temps à courir. Après l’argent, les horaires, les factures, les vacances qu’on n’a pas les moyens de prendre… On vit tous ensemble, mais on ne se voit presque jamais.
— Ça, c’est parce que vous nous confisquez nos téléphones à table, objecte Nathan.
— Justement, dit-elle. On voudrait essayer une vie où l’on aurait davantage de choses à faire ensemble que de raisons de se disputer.
— D’où cette ruine, résume Hugo.
— C’est un commencement, avance Patrick.
Gaétan observe longuement la maison.
— Bon. Et concrètement ? Parce que c’est sympa, votre délire, mais moi j’ai mon boulot, mes potes, ma vie.
— Tu les garderas, répond sa mère. Personne ne vous demande de tout abandonner. Les plus grands décideront de ce qu’ils veulent faire. On ne va pas vous enfermer ici à fabriquer des sabots.
— Dommage, dit Théo. Je me voyais bien saboteur.
— Tu es déjà qualifié, lui rétorque Hugo.
Patrick sort de sa poche une grosse clé rouillée et la pose au milieu des assiettes.
— D’abord, on va acheter cette maison.
— Avec quel argent, Papa ?
— Une partie de notre épargne, ce qu’on récupérera en vendant l’appartement et un petit emprunt si la banque accepte. Ce domaine ne vaut presque rien.
— Ça, on avait remarqué !
— On a fait les calculs, poursuit sa mère. Ce sera serré, mais on pourra vivre avec beaucoup moins de dépenses. Et on ne va pas tout rénover d’un coup.
— Sinon, on sera morts avant d’avoir fini, précise Hugo.
— Probablement, acquiesce Patrick, en dépliant un plan griffonné sur du papier quadrillé.
— On commencera par rendre la maison habitable. La toiture, l’eau, l’électricité, l’isolation. Et on fera vérifier tout ce qui doit l’être. Ensuite, on aménagera les dépendances, petit à petit.
— Et les autorisations ? demande Gaétan.
— On s’est renseignés à la mairie. Il y a des démarches, évidemment. On ne pourra pas transformer l’étable en appartements d’un claquement de doigts.
— Incroyable, dit Hugo. Papa a découvert l’administration française.
— Oui. J’ai même appris quelques mots nouveaux, dont certains sont très grossiers.
Les enfants éclatent de rire.
— Pour les travaux, reprend Patrick, on va tous apprendre. On a repéré un stage d’autoconstruction. Terre, paille, enduits naturels, isolation…
— Pas besoin de stage, on trouve tout sur Internet, intervient Nathan.
— Super, répond Théo. L’IA va aussi porter les sacs de ciment ?
— Non, mais elle pourra nous expliquer comment faire.
— Et quand le mur nous tombera dessus, on lui demandera de s’excuser, ajoute Hugo.
— Pour les gros travaux, on fera appel à des professionnels. Et on a des amis qui veulent se lancer dans des projets semblables. On pourra s’entraider.
La mère se tourne vers Lucas, seize ans, apprenti électricien.
— Et toi, tu pourrais nous aider à réfléchir à l’installation électrique.
— Maman, je suis en première année !
— Justement. Tu pourras nous dire quand Papa raconte n’importe quoi.
— Ça va m’occuper à plein temps.
— Et moi ? Et moi ? s’écrie Léa.
— Toi, tu pourrais t’occuper de la décoration intérieure…
La petite grimace.
— Ou participer à la fabrication d’une petite éolienne expérimentale.
— Ah, ça, je préfère !
— On fera aussi un potager, poursuit Patrick. Des récupérateurs d’eau de pluie, un compost, peut-être des toilettes sèches dans les dépendances…
— Des toilettes sèches ? répète Hugo. Vous avez décidé de nous faire vivre au Moyen Âge ?
— Avec la fibre, intervient Nathan. Je veux bien vivre au Moyen Âge, mais avec la fibre.
— Il faudra vérifier ce qu’on peut installer, répond sa mère. Pour le reste, il y a déjà l’eau courante et l’électricité.
— Ah, quand même. On progresse.
— Et des panneaux solaires, ajoute Patrick. On pourrait produire une partie de notre énergie.
— Et cultiver nos légumes !
— Des bananes et du cacao, ce serait mieux, observe Théo.
— Dans une serre, pourquoi pas essayer ? répond Patrick.
— Moi, je veux des poules pour faire des crêpes avec les œufs ! s’exclame Léa.
— Faudra aussi une vache pour le lait !
— Des chèvres pour le fromage !
— Des paons pour faire joli !
— Un lama ! propose Nathan.
— Pourquoi un lama ? demande sa mère.
— Pour cracher sur les visiteurs pénibles.
— Alors il en faut six, murmure Patrick.
La discussion s’emballe. Les garçons parlent d’un atelier de réparation de vélos, d’un studio de musique dans l’ancienne grange, d’une cuisine extérieure pour les soirées d’été. Léa réclame une cabane perchée dans le marronnier. Lucas imagine déjà un système d’éclairage commandé depuis son téléphone. Gaétan, jusque-là le plus sceptique, veut savoir si l’ancienne étable possède une entrée indépendante.
— Pourquoi ? demande sa mère.
— Parce que je vous aime beaucoup, mais pas au point de vous avoir sur le dos jusqu’à trente ans. Et puis, reprend-il, si vous voulez vraiment faire des chambres d’hôtes, il faudra que ça rapporte quelque chose. Vous avez regardé les prix dans le coin ?
Patrick lui tend son carnet.
— On a commencé. Mais si tu veux nous aider…
Gaétan s’en empare avec un sourire en coin.
— Vous avez de la chance. Je suis le seul cerveau fonctionnel de cette famille.
— Ça reste à prouver, réplique Hugo.
Patrick se lève brusquement.
— Bon, qui m’aide à débarrasser la cuisine ? Il y a du foin, des cartons et je ne sais quoi d’autre qui traînent partout.
Silence. Les six enfants le regardent comme s’il venait de proposer une traversée de l’Atlantique à la nage.
— Maintenant ? demande Nathan.
— Maintenant.
— Mais on vient de manger !
— Excellente raison pour bouger un peu.
Gaétan soupire, pose son carnet et se lève.
— Bon. Je veux voir ce qu’il y a sous ce bazar.
Hugo lui emboîte le pas.
— Si on trouve un cadavre, c’est toi qui appelles les flics.
— Et si on trouve un trésor, il est à nous, précise Léa.
Les autres suivent, de plus ou moins bonne grâce.
Deux heures et une bataille rangée dans la paille plus tard, la cuisine a retrouvé une allure presque respectable. Les fenêtres, ouvertes en grand, laissent entrer un soleil généreux. On a découvert sous le chenit une immense table de ferme, trois chaises bancales, une collection de bocaux vides et un vieux buffet qui, après un sérieux nettoyage, pourrait bien avoir fière allure.
Dans le jardin, les enfants ont déniché un ancien potager envahi de mauvaises herbes, mais encore pourvu de quelques courageux pieds de tomates. Le cagibi abrite une réserve de bois sec et des outils dont certains ont connu plusieurs générations de cultivateurs.
Lucas examine avec un sérieux de professionnel une prise électrique sans y toucher. Nathan photographie la grange sous tous les angles. Théo a trouvé une brouette et transporte Léa dedans en imitant une vieille locomotive. Hugo, qui avait juré ne pas toucher à cette baraque, tente de redresser une étagère. Quant à Gaétan, il mesure les fenêtres de la dépendance qui pourrait devenir son petit appartement.
Patrick contemple le spectacle, les mains sur les hanches.
— Tu crois qu’ils vont nous pardonner ?
Sa femme vient se blottir contre lui.
— De les avoir amenés ici ?
— De leur avoir donné des parents complètement dingues.
Elle observe leurs enfants qui se chamaillent maintenant pour savoir qui héritera de la plus grande chambre.
— Tu vois, on avait juste besoin d’un projet commun.
Puis, collant un baiser sur le front moite de Patrick, elle s’écrie :
— Et même si on se plante grave, rien que pour ces quelques heures, ça en aura déjà valu la peine !
Djinn le chat miaule énergiquement, sa première souris en gueule.