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Flavia a tellement le trac qu’elle en a la nausée. C’est aujourd’hui sa première rencontre avec Lorenzo, dont l’humour de l’annonce sur ce site de rencontre des plus de quarante ans lui a tout de suite plu. Lasse des rencontres décevantes et des amours d’une nuit, elle a cette fois longuement communiqué par courriel et téléphone avec ce paysan atypique avant de développer une jolie complicité. Le fait qu’il soit en train de passer bio, complètement passionné par son nouveau métier - mais également fort occupé par les nombreuses contraintes inhérentes à ce grand bouleversement - a achevé de la convaincre de lui rendre visite. Maintenant cependant, dans le train qui traverse les vallons rêveurs du Latium, terra incognita pour la Romaine aux ongles soigneusement manucurés, elle se sent parfaitement déplacée. Cette adepte inconditionnelle des jupes de toutes longueur s’est certes mise en pantalon, mais avec la très mauvaise idée de les avoir choisis blanc éclatant. 

Lorenzo l’accueille chaleureusement, lui décernant d’office un câlin. Mal rasé, il est en salopette de travail, mais ses yeux vert d’eau pétillent de bienveillance. A son soulagement, elle constate qu’il lui plaît. Terriblement même. Elle grimpe dans son pick-up dont il lui tient la portière galamment ouverte. 

— On en a pour une vingtaine de minutes. Je suis sûr que vous vous sentirez bien dans le domaine.

Le trajet passe comme l’éclair à bavarder comme s’ils se connaissaient depuis longtemps. Longeant un corps de ferme, Lorenzo ralentit peu à peu.

— Voici l’étable. Les vaches sont au champ.

Au bout du bâtiment se trouve l’espace d’habitation, dont la cour en terre battue vient visiblement d’avoir été soigneusement balayée. 

— Nous y voilà. ,

A ce moment, déboule un énorme chien qui fait trois fois le tour du véhicule avant d’appliquer ses pattes avant sur le rebord de la fenêtre dont Flavia avait baissé la vitre, bien décidé à lui décerner un coup de langue de bienvenue bien baveux. Elle a un mouvement de recul tel qu’elle se retrouve quasiment sur les genoux de Lorenzo.

— Oh, vous avez peur des chiens! 

Peur, non ! Flavia est en proie à une véritable terreur. Mordue petite fille par un molosse qui lui a arraché une partie de la joue, heureusement si bien recousue que cela se remarque à peine, elle ne peut pas voir un canidé s’approcher sans se transformer en feuille de tremble. 

Ce ne sera pas possible. Cette histoire si bien commencée va s’arrêter ici. D’une voix blanche, elle intime à Lorenzo de la ramener à la gare. 

— Alors ça, pas question ! J’ai préparé une tarte aux pommes du verger. Je vais enfermer mon chihuahua.

Il attrape par son collier le toutou qui lui fait une fête de folie. Après un rodéo qu’il gagne de justesse, il attache l’animal à une chaîne d’apparence solide. 

— Il est jeune et enthousiaste, mais il ne ferait pas de mal à une mouche. Venez donc !

Flavia consent à contrecoeur à descendre du pick-up, sans quitter des yeux le chien qui geint doucement, couché en position de sphinx. 

— C’est irrationnel je sais.

Lorenzo hausse les épaules.

— La peur n’a pas besoin d’être rationnelle.

Cette réponse la surprend. Elle s’attendait à l’habituel « mais enfin, il est gentil ! » qui ne l’a jamais empêchée de changer de trottoir.

— Je vais vous faire un café bien brûlant. Ça vous requinquera.

L’intérieur de l’habitation est douillet et chaleureux, avec ses rideaux traditionnels à carreaux rouges et blancs. Un feu brûle dans le potager, mais Lorenzo prépare le breuvage dans une machine à expresso tout ce qu’il y a de plus récente. Servie sur la grande table de la cuisine, la tarte aux pommes est exquise. Flavia se détend peu à peu.

— Si vous saviez ce que j’en ai marre d’avoir peur des chiens, ça me pourrit la vie. On a un refuge canin dans mon quartier et les promeneuses en baladent parfois jusqu’à huit en même temps. Ça m’oblige à d’énormes détours. À cette simple évocation, sa voix vacille.

— Je suis désolée.

— De quoi ?

Il boit tranquillement une gorgée de café.

— Vous aimeriez ne plus avoir peur ?

Flavia le regarde.

— Évidemment.

— Alors on pourrait essayer quelque chose.

Elle se raidit aussitôt.

— Je ne touche pas ce chien.

— Je n’ai pas dit ça.

Il désigne la cour d’un mouvement du menton.

— Il s’appelle Tokyo.

— Fan de La Casa de Papel ?

— Je voulais l’appeler Helsinki, rapport à ses origines nordiques, mais Tokyo claque mieux pour le rappel.

Flavia rit malgré elle.

— Fermez les yeux et appelez-le.

— Pardon ?

— Pas à voix haute. Dans votre tête.

Elle le dévisage. Voilà donc le défaut. Il fallait bien qu’il en ait un.

— Vous êtes sérieux ?

— Très.

Se sentant parfaitement ridicule, Flavia ferme les yeux. Elle se représente le chien couché dans la cour et prononce intérieurement son nom. Tokyo. Un bref aboiement retentit dehors. Elle rouvre les yeux. Lorenzo sourit mais ne commente pas.

— Maintenant, demandez-lui où est sa gamelle.

— Lorenzo…

— Essayez.

Flavia referme les yeux. Elle respire, pose mentalement la question et attend. Rien. Puis une image indistincte se forme dans sa tête.

— C’est idiot.

— Qu’est-ce qui est idiot ?

— Je vois une sorte de placard. Rouge vif.

Lorenzo se lève.

— Venez.

Il l’entraîne dans un garde-manger où trône une armoire en Formica rouge. Il ouvre un battant sur une énorme gamelle métallique. Flavia reste muette. Lorenzo, lui, semble trouver la chose parfaitement ordinaire.

— On va lui expliquer ensemble que tu vas lui caresser la tête… Je peux te tutoyer, au fait ?

Il n’attend pas sa réponse.

— …mais qu’il ne doit absolument pas bouger. Tu te sens d’essayer ? Je resterai à côté de toi.

Quelques minutes plus tard, ils sortent dans la cour. Tokyo a les yeux rivés sur Flavia et jappe lorsqu’elle s’approche. Elle recule aussitôt. Lorenzo s’immobilise.

— On refait un shot de télépathie.

Cette fois, Flavia éclate de rire. Ils attendent. Puis elle avance à pas comptés. Le grand chien reste sagement couché, les yeux mi-clos. Flavia cesse de respirer. Et pose la main sur sa tête.

XVIIe siècle. Lombardie. Nino est d’une humeur massacrante. Colporteur de père en fils, il n’a absolument rien vendu à Stradella, la bourgade où il a fait halte pour la nuit. Il avance en tirant sa carriole beaucoup trop lourde, trop fâché pour prêter son attention habituelle aux chiens qui aboient sur son passage. Terrifié par ces animaux généralement attachés à des chaînes beaucoup trop longues, il fait d’ordinaire d’immenses détours pour éviter qu’ils ne s’approchent de ses mollets.

Soudain, déboulant d’un sentier forestier, un chien galope droit sur lui. Nino n’a que le temps de grimper sur le plateau de sa carriole, qui tangue dangereusement sous son poids. Quelques marchandises roulent à terre. Le chien bondit. Horrifié, le colporteur constate que l’animal, sur deux pattes, n’a aucune peine à parvenir à son niveau. Il attrape déjà le bas de son pantalon tandis que Nino tente désespérément de lui échapper. Vingt ans plus tôt, son père est mort après avoir été attaqué par une meute. Et maintenant, loin de toute habitation, le fils comprend que son tour est venu.

Le chien bondit encore, aboyant de fureur de ne pas être parvenu à planter ses crocs dans son mollet. Une idée saisit soudain Nino. Faire le mort. Il se laisse tomber de la carriole comme une masse, roule sur le ventre pour protéger ce qu’il peut encore protéger et s’immobilise. Il cesse même de respirer. Puis plus rien.

Lorsqu’il revient à lui, quelque chose d’humide lui parcourt le cou. Nino garde les yeux obstinément fermés. Le chien est toujours là. Une langue râpeuse lui passe consciencieusement tout près de la gorge. Il le prépare sans doute pour mieux le saigner. Le colporteur attend la morsure. Rien. Un autre coup de langue. Puis un jappement. Enfin une sorte de petit miaulement plaintif. Quelqu’un serait-il venu à son secours ?

Nino entrouvre un œil. Personne. Le chien est assis à quelques pas. La tête légèrement inclinée, il le regarde. Nino se redresse très lentement. Le chien remue la queue. Une fois. Puis deux.

— Qu’est-ce que tu veux ?

La queue accélère. Nino tend prudemment une main. L’animal s’approche en rampant et vient poser son museau contre ses doigts. Nino reste ainsi un long moment, parfaitement immobile, devant cette créature qui devait le tuer. Puis, pour la première fois depuis vingt ans, il pose volontairement la main sur la tête d’un chien.

Lucanie, Empire romain, 69 avant J.-C. Badi se prépare depuis des jours. L’esclave s’est privé d’une partie de ses maigres rations, cachant peu à peu son butin sous de lourds rochers. Il a également dérobé une tunique aux lavandières pendant le séchage. Il sait que tenter de s’évader est une folie. Il sait aussi qu’il ne peut plus continuer ainsi.

Cette nuit enfin, sans lune, il attend que les autres esclaves se soient effondrés de sommeil sur la terre battue. Puis il se lève sans bruit. Les chiens ne donnent pas l’alerte. Badi récupère ses provisions, les glisse dans un sac de jute avec le vêtement et file vers les collines. Les bois qui les coiffent lui offriront un abri pour se changer avant de poursuivre sa route sous l’apparence d’un homme libre.

Il marche une bonne partie de la nuit. Il lui faut mettre le plus de distance possible entre le domaine et lui avant que sa disparition ne soit découverte. Aux premières lueurs de l’aube, il abandonne enfin le morceau de toile grossière qui couvre à peine ses parties pour enfiler une courte tunique de chanvre. Il garde les pieds nus. Les sandales viendront plus tard. Il contemple ses bras, ses jambes, ce vêtement qui n’est pas celui d’un esclave. Un rire lui échappe. Libre.

Il reprend sa marche. Mais lorsqu’il parvient à la lisière des bois, son cœur s’arrête. Des aboiements. Encore lointains. Puis plus proches. Beaucoup plus proches. Badi se retourne. La meute. Il l’a déjà vue à l’œuvre sur un fugitif.

Il court. Les branches lui fouettent le visage, les pierres lui déchirent les pieds. Derrière lui, les aboiements grossissent jusqu’à emplir toute la forêt. Il court encore, sachant pourtant qu’il ne peut pas gagner. Un chien surgit sur sa droite. Puis un deuxième. Badi ralentit. À quoi bon ? Une pensée absurde le traverse : il aura été libre moins d’une heure.

Alors quelque chose en lui se cabre. Non. Il ramasse une branche sèche et se retourne. Autant mourir debout.

Lorsque le premier chien bondit, Badi frappe. L’animal recule en jappant. Un autre attaque et arrache un pan de sa tunique neuve. La rage explose. Badi fait tournoyer son bâton et hurle. Il hurle qu’il n’est plus leur esclave. Qu’il a été un homme avant qu’on lui donne un prix. Qu’on l’a battu, affamé, marqué, utilisé jusqu’à l’épuisement. Qu’il a eu le courage de partir et qu’aucun maître, aucun fouet, aucun chien ne le ramènera vivant. Il ne sait même plus à qui il s’adresse. Aux chiens. À ses maîtres. À lui-même. Sa voix finit par se briser. Il jette son bâton.

— Alors allez-y !

Silence. Badi halète. Les chiens sont couchés autour de lui. À bonne distance. Oreilles dressées, ils le regardent. Badi ne bouge plus. Eux non plus. Enfin, il fait un pas en arrière. Puis un autre. Le plus grand des chiens se relève. Badi se fige. Mais l’animal se détourne et s’enfonce dans la forêt. Un à un, les autres le suivent. Badi reste seul. Longtemps. Puis il reprend sa route vers la mer.

Tokyo ne bouge pas. Sous la paume de Flavia, son crâne est chaud, étonnamment doux. La jeune femme sent le relief des os, le poil dru entre ses doigts, puis une petite pulsation régulière. Le chien soupire. Flavia recommence à respirer. Quelque chose se détend dans son ventre. Tokyo entrouvre un œil, puis, très lentement, lève le museau et lui lèche le poignet. Flavia sursaute, mais ne retire pas sa main.

Une image la traverse. Un chemin. Une carriole renversée. Un homme couché dans la poussière. Puis une autre. Une forêt à l’aube. Des chiens immobiles autour d’un homme en haillons. Elle ferme les yeux. Lorsqu’elle les rouvre, Tokyo est toujours là. Et Lorenzo aussi, accroupi à quelques pas. Il ne dit rien. Flavia caresse une nouvelle fois la tête du chien.

— Je crois que j’ai envie d’un autre café.
— Et de tarte ?
— Beaucoup de tarte.

XVIIe siècle. Lombardie. Nino a fini par reprendre la route. Le chien marche derrière lui. Nino s’arrête. Le chien s’arrête. Il repart. Le chien repart.

— Non. Je n’ai déjà pas assez à manger pour moi.

La queue remue davantage. Nino soupire et reprend les brancards de sa carriole. Le soir venu, ils partagent un morceau de pain dur. Quelques semaines plus tard, Nino abandonne son commerce ambulant et construit une cahute à l’écart d’un village près de Pavie. Le chien s’installe devant la porte. Nino se demandera pendant des années lequel des deux a adopté l’autre.

Badi atteint la mer. Il reste longtemps debout devant cette étendue d’eau dont il ne voit pas la fin. Personne ne le poursuit. Personne ne lui ordonne de retourner travailler. Personne ne lui demande à qui il appartient. Il baisse les yeux vers ses pieds en sang, sur sa tunique déchirée.

Un homme passe sur le chemin avec un âne chargé de paniers.

— Tu cherches du travail ?

Badi hésite. Autrefois, il aurait baissé la tête. Cette fois, il regarde l’homme dans les yeux.

— Oui.

Sa propre voix le surprend. L’homme lui indique le port. 

— On cherche des bras sur les bateaux. 

Badi reprend sa marche. Il ne sait pas encore où il ira. Pour la première fois depuis très longtemps, cela lui est égal.

Quelques mois plus tard, Flavia vit toujours à Rome, mais elle prend beaucoup plus souvent le train pour le Latium. Ce matin-là, Lorenzo l’attend à la gare, mal rasé comme la première fois. Tokyo occupe tout le siège passager du pick-up. Flavia ouvre la portière. Le chien bondit dehors. Elle se fige. Une fraction de seconde seulement.

— Tokyo !

L’animal se précipite. Flavia s’accroupit et reçoit en plein visage le coup de langue le plus baveux de toute sa vie.

— Beurk !

Lorenzo éclate de rire. Flavia aussi. Puis elle enfouit les deux mains dans le poil du chien.

Quelque part en Lombardie, un vieux colporteur ramasse des châtaignes, un chien sur les talons.

Quelque part au bord de la mer, un homme libre monte sur un bateau.

Aucun d’eux ne se retourne.