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Lisandro avale d’un trait sa bière, puis repose bruyamment la canette, reprenant son souffle. Ses vêtements mal assortis trahissent son malaise actuel. Le vieux Pablo lisse son complet de lin crème et s’installe en face de lui, sur un canapé vintage des années septante.

— Allez, Chico, lâche-toi… Je sais que tu ne traverses pas une période facile.

Le jeune homme s’essuie le front, sa main reste accrochée à son épaisse tignasse noire.

— Je ne veux pas t’ennuyer…
— Explique-moi alors à quoi sert un parrain ?

Après un soupir à faire osciller les verreries d’un lustre upcyclé, Lisandro raconte sa mise à la porte de leur maison par sa femme après son licenciement, l’impossibilité de trouver un nouveau job, les nuits passées sur le sofa d’un copain d’études. Puis il lève les yeux sur un Pablo souriant.

— On dirait que ça t’amuse ?

À sa grande honte, il fond en larmes. Pablo lui tend une boîte de mouchoirs en papier.

— Vas-y. Il n’y a pas de meilleur moyen d’évacuer la pression.

Il se lève.

— Je vais chauffer la paella. N’hésite pas à hurler aussi si tu veux, mais fais-le dans un coussin, par égard pour les voisins !

Sous le regard embué de son filleul, Pablo se coule dans sa cuisine et ouvre un grand frigo gainé de laiton.

Personne ne me comprend, songe Lisandro. Ce n’est pas ce vieux trognon qui va m’aider.

Il lance la boîte de mouchoirs sur le canapé, se lève et enfile sa veste. Pablo le surprend la main sur la poignée de la porte.

— Mais que fais-tu ?
— Je viens de me rappeler un rendez-vous urgent…
— Plus tard. Maintenant, on mange.

Les mains sur ses épaules du jeune homme, il le fait pivoter en direction de la salle à manger.

— Et on parle un peu.
— Vraiment pas envie.
— Parfait.

Lisandro le regarde de travers.

— Quoi, parfait ?
— Rien. Assieds-toi. As-tu toujours envie de travailler ?

Lisandro se laisse tomber sur une chaise.

— Je n’ai plus aucune motivation. Je ne comprends pas. J’aimais tellement l’informatique, la programmation…
— Formidable !
— Tu te fous de moi ?
— Pas du tout. Mets le couvert.

Le jeune homme dispose de mauvaise grâce les assiettes en porcelaine fine que Pablo a posées sur la table, ainsi que deux couteaux et fourchettes si stylés qu’on se demande comment on pourrait manger avec.

— La paella est bientôt prête. Elle vient du meilleur traiteur du quartier. Dis-moi encore, tu vois toujours beaucoup de monde ?
— Mes amis me fuient et j’évite soigneusement mes parents. Papa serait trop content de me confirmer que j’aurais mieux fait de devenir médecin. Quant à ma sœur, tu connais son art d’enfoncer les gens. Note que toi…
— Donc tu te sens seul, différent… 
— Et ça aussi, c’est formidable ?
— Ça commence à devenir intéressant.

Lisandro lève les yeux au ciel. Pablo crie depuis la cuisine :

— Et tes nuits ?
— Mes nuits ?
— Tu dors ?
— Très mal.
— Tu rêves ?
— Beaucoup. Et c’est épuisant. Des brigands me poursuivent, des vagues géantes m’engloutissent, ou je chemine dans une neige de plus en plus profonde…
— Incroyable !

Pablo revient avec le plat fumant et intervertit avec jubilation les couteaux et les fourchettes que son filleul a disposés à l’envers.

— Tu pourrais arrêter de te réjouir de tout ce qui m’arrive ?
— J’essaie, mais tu ne me facilites pas la tâche.

Lisandro le dévisage, désemparé.

— Tu es complètement cinglé.
— C’est possible. Mais réponds encore à une chose.

Pablo sert généreusement la paella.

— Si tu veux savoir si je fais encore dans mon lit, c’est non.
— Est-ce que tu as parfois une nostalgie immense sans savoir de quoi ?

Lisandro allait se moquer, mais quelque chose dans la question l’arrête.

— Quel genre de nostalgie ?
— Comme si quelque chose te manquait. Pas quelqu’un. Quelque chose que tu ne saurais même pas nommer.

Cette fois, Lisandro reste silencieux. Pablo porte délicatement une moule à sa bouche.

— Une tristesse quand tu regardes les étoiles, peut-être. Une impression absurde d’être loin de chez toi alors que tu ne sais même pas où serait « chez toi ».

Lisandro baisse les yeux sur son assiette.

— Où veux-tu en venir, parrain ?

Pablo mâche le crustacé avec une expression de profonde satisfaction.

— J’ai une théorie.

— Évidemment.

— Et elle me plaît beaucoup.

— Évidemment.

Pablo pointe sa fourchette vers lui.

— Je crois que tu es en train de t’éveiller.

Un grand silence accueille ses mots.

Puis Lisandro éclate de rire.

— C’est ça, ta théorie ? Ma femme m’a foutu dehors, j’ai perdu mon boulot, je dors sur le canapé d’un copain, je fais des cauchemars et personne ne peut plus me supporter… et toi, tu appelles ça un éveil ?

— Personnellement, oui.

— Et ça va me servir à quoi ?

Pablo prélève un tronçon de chorizo avec soin.

— Aucune idée.

Lisandro le fixe.

— Pardon ?

— Je peux te raconter ce qui m’est arrivé à moi. Je peux te dire ce que j’ai observé chez d’autres. Mais ce qui va t’arriver à toi, Chico, je n’en sais foutrement rien.

Lisandro le fixe.

— Attends. Tu viens de passer vingt minutes à te réjouir de mon désastre et maintenant tu me dis que tu n’en sais rien ?
— Je t’ai dit que je ne savais pas ce qui allait t’arriver. Ce n’est pas pareil.

Pablo prend le temps de finir son riz, les yeux fermés de délectation.

— Ce traiteur met de l’amour dans ses plats, tu ne trouves pas ?

Comme Lisandro ne répond pas, son assiette à peine entamée, son parrain lisse sa barbe poivre et sel.

— Personnellement, j’ai commencé par vivre sur un nuage rose pendant trois mois. Tout était merveilleux. Les arbres me parlaient, les inconnus étaient mes frères, l’univers entier semblait conspirer à mon bonheur.
— Là, à la rigueur, je veux bien m’éveiller.
— Quand je suis redescendu de mon nuage, Marta était partie avec un autre homme, j’avais perdu mon travail, claqué presque toutes mes économies et je suis entré dans une dépression qui a duré cinq ans.

Lisandro avale péniblement une bouchée.

— Très encourageant, merci.
— Je te raconte ça justement pour que tu ne prennes pas mon histoire pour la tienne.

Le jeune homme repose sa fourchette.

— Mais alors, qu’est-ce qui t’est arrivé pendant ces cinq ans ?
— J’ai perdu beaucoup de choses auxquelles je m’identifiais. Mes certitudes surtout. Ce que je croyais devoir réussir, ce que les autres attendaient de moi, l’idée que je me faisais de l’homme que j’étais censé devenir. Et chaque fois que je pensais avoir enfin compris quelque chose, la vie me retirait aussi ça.

— Charmant.
— Épouvantable.

Pablo sourit.

— Et libérateur.

Lisandro pousse son assiette.

— Voilà. On y arrive. Le moment où tu vas m’expliquer que tout ce qui m’arrive est merveilleux.
— Certainement pas. Quand on est au fond du trou, on est au fond du trou. Lui donner un joli nom ne le rend pas moins profond.

Lisandro relève les yeux. Pour la première fois depuis le début du repas, son parrain ne sourit plus.

— Alors pourquoi tu avais l’air si content tout à l’heure ?
— Parce que je me demandais si ce qui ressemble aujourd’hui à l’effondrement de ta vie ne pourrait pas aussi être autre chose. Mais ça, c’est à toi de le découvrir.

Un silence s’installe. Pablo se ressert de la paella.

— Et maintenant, je fais quoi ?
— Aucune idée.
— Encore !
— Tu voudrais quoi ? Une brochure ? Les dix étapes pour réussir son éveil en gardant son épouse et son plan de retraite ?

Malgré lui, Lisandro sourit.

— Je dois quand même retrouver du travail.
— Alors cherche du travail.
— Je croyais que j’étais censé lâcher prise.
— Tu peux lâcher prise et lire les offres d’emploi. Ce sont deux activités parfaitement compatibles.

Lisandro éclate franchement de rire.

— Et mon « maître intérieur », dans tout ça ?
— Ah ! Lui, s’il se manifeste, écoute-le.
— Il parle espagnol ?
— Le mien a commencé par me dire de me taire. Dans toutes les langues.

Lisandro secoue la tête et se lève.

— Gracias pour la paella et pour… je ne sais pas très bien quoi, d’ailleurs. Cette fois, je dois vraiment filer.
— Dommage. Il y a de la crema catalana pour le dessert.

Son filleul attrape le journal posé sur la table basse.

— Tu permets ? Les offres d’emploi.
— Sers-toi.

En sortant de chez son parrain, Lisandro se jure une seule chose : ne jamais revenir chez ce vieux fou.

Une marche vivifiante le ramène jusqu’à l’hôtel miteux où il a pris une chambre pour la nuit. Dans le hall, il feuillette les petites annonces entourées au stylo par Pablo, ce qui l’agace prodigieusement. Une fois dans sa chambre, il jette le journal sur le lit, retire sa veste et referme la porte.

— Buenas, Lisandro.

Il se retourne.

Personne.

— Je suis ton maître intérieur. Tu me permets d’entrer ?

Lisandro reste la main sur la poignée. Puis ferme les yeux.

— Pablo… je vais te tuer.